
Pour
le cinéphile français traditionnel, le cinéma érotique japonais se
résume souvent, malgré les efforts louables de certains promoteurs du
genre, au fameux diptyque de Nagisa Oshima
, Ai no corrida
-Ai no borei
, produits il est vrai par le national et éclectique Anatole Dauman
(1). C'est oublier un peu vite l'histoire et la diversité du Pinku eiga dans un pays pourtant caractérisé par sa très officielle (sacro-sainte !) pudibonderie. Avant même que le Septième art occidental ne se dévergonde avec retenu, Kô Nakahira
surprenait le public nippon par la crudité de certaines scènes de Kurutta kajitsu
.
L'hermétique "couvercle" censorial n'empêchait cependant pas non plus
la réalisation et la diffusion clandestine de films amateurs dont s'est
inspiré Shohei Imamura
pour son Jinruigaku nyûmon
en 1966.









Le Pinku eiga apparaît(2) au moment où naît et se développe à l'Ouest le mouvement sexploitation(3). Après quelques escarmouches avec le studio concurrent Shochiku
, la doyenne Nikkatsu
lance(4) au début des années 1970 le Roman poruno (i.e. éro-romantique soft, autrement dit du pinku eiga bien doté). Danchizuma hirusagari no joji
de Shôgorô Nishimura
connaît d'emblée un énorme succès. Parmi les principaux réalisateurs
invités à exprimer leur talent dans ce cadre singulier, tels Tatsumi Kumashiro
ou Masaru Konuma, Noboru Tanaka
est sans doute, aujourd'hui encore, le plus réputé. Ancien assistant de Shohei Imamura
et de Seijun Suzuki
, il tourne en 1973 Jorô seme jigoku
, moins connu en France que deux de ses films suivants, Shikijô mesu ichiba
et surtout Jitsuroku Abe Sada
(5).











Ancienne grande courtisane du célèbre quartier de Yoshiwara (Edo), Osen
tente à présent de monnayer ses charmes dans une infâme ruelle. Le
décès successif de trois de ses clients explique cette déchéance, le
surnom dont elle est désormais affublée et son insuccès. Exploitée par Tomizo dont elle ne croit plus les promesses, la galante, lorsqu'elle ne se bat pas avec sa voisine Oyone,
tire cependant fierté d'être le modèle préféré d'un riche auteur
d'estampes. Sur le chemin qui la ramène de sa séance de pose, Osen est enlevée par quatre coquins à la solde de l'artiste, avec la complicité intéressée de Tomizo.
Au terme d'une brève étreinte qui semble sceller définitivement la
rupture entre le souteneur et son fond de commerce, elle retourne chez
elle. Mais avant d'y parvenir, elle s'arrête sur la place des condamnés
où un couple, ayant raté son double-suicide, est exposé. Une remarque et
un rire qu'elle laisse échapper interpellent Seikichi, un jeune apprenti-marionnettiste.

Les films de Noboru Tanaka
, comparés à ceux de la plupart de ses collègues du Pinku eiga,
sont caractérisés par un véritable contenu dramatique, souvent
judicieusement altéré par des tonalités comiques ou fantastiques, et par
un réel raffinement dans la mise en scène. Jorô seme jigoku
en est un parfait exemple. Signé par Yôzô Tanaka, adaptateur de Hana to hebi
et scénariste de Ikenie fujin
,
le récit développe, avec un délice évident, les thèmes de la
manipulation et de la fatalité au milieu desquelles la relation
charnelle ne participe qu'à titre de simple mais précieux argument. Plus
intéressant que les productions contemporaines de Walerian Borowczyk
(et, a fortiori, de Just Jaeckin
), ce film de Tanaka
assume donc sans honte un éventuel jumelage avec Utamaro o meguru gonin no onna
de Mizoguchi
et Hana no Yoshiwara hyaku-nin giri
d'Uchida
.











___
1. collaborateur en particulier d'Alain Resnais
, Chris Marker
, Jean-Luc Godard
, Robert Bresson
, René Laloux
, Walerian Borowczyk
, Alain Robbe-Grillet
et Wim Wenders
.








2. en 1962 avec le précurseur et indépendant Nikutai no Ichiba de Satoru Kobayashi suivi par le plus ambitieux Hakujitsumu
de Tetsuji Takechi et les productions de Koji Wakamatsu
après son départ de la Nikkatsu
.



3. lancé notamment par Russ Meyer
aux Etats-Unis et représenté par Tinto Brass
en Italie, par Jesús Franco en Espagne et par Jean Rollin en France.


4. simultanément aux productions érotico-violentes de la Toei
.

5. fondé sur l'histoire authentique dont s'inspirera ensuite Ai no corrida
cité précédemment.

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