"Où est le mal ?"
Valeria Bruni Tedeschi
a débuté sa carrière d'actrice il y a déjà plus de quinze ans. Meilleur espoir féminin pour les Césars 1994 avec Les Gens normaux n'ont rien d'exceptionnel
, elle est désignée meilleure actrice par le jury du Festival de Venise 1999 pour son interprétation dans Rien à faire
. Comédienne, entre autres, de Patrice Chéreau
et de Mimmo Calopresti
, notamment dans le très troublant La Seconda volta
de ce dernier en 1996, elle a eu envie de prendre la caméra pour
réaliser son premier film, sorti cette année, qui a reçu plus qu'un
succès d'estime.
Le
film relate quelques jours de la vie d'une famille italienne émigrée il
y a trente ans en France, non pas, classiquement, pour y trouver du
travail mais parce que sa richesse l'expose au danger d'enlèvement par
les Brigades rouges des année 1970*. Federica, entre ses
tentatives sans succès de rédaction de pièces de théâtre et ses cours de
danse classique, est tenaillée par sa fortune et ses difficultés
sentimentales. Sa petite soeur, Bianca, dont l'activité essentielle semble se limiter à ses contacts avec son analyste, son grand frère, Aurelio, globe-trotter et séducteur finalement mélancolique, sa mère, grande bourgeoise intellectuelle et faussement cool...
Présenté comme cela, le décor n'est pas très séduisant. Il faut y
regarder d'un peu plus près. Car le film s'inscrit dans une certaine
tradition de la comédie dramatique italienne et, plus particulièrement,
du portrait de groupe.
Et Valeria Bruni Tedeschi
parvient, avec sensibilité, parfois un peu de maladresse aussi, à
rendre son film attachant. D'abord parce qu'elle y mêle astucieusement
naturalisme et conte pour adultes-enfants. La réalité est présentée sans
fard : on y défèque, on urine, on y a ses menstrues, sans vulgarité (nous ne sommes pas chez Marco Ferreri
)
mais sans complaisance. Cette absence d'indulgence, symboliquement,
vaut également pour la représentation de la réalisatrice-actrice. Et
cette humanité, si rare dans la majorité des films actuels (non, je ne citerais pas de titres... il suffit de regarder le box-off. !), rend le film étrangement séduisant. Ensuite, parce que les épisodes plus glamour,
souvent imbriqués dans les flashes-back sur la jeunesse des
personnages, sont savoureux. Le spectacle et l'illusion y sont
omniprésents. Comme le comique de situation, avec cette amusante
séquence dans laquelle la jeune Federica "pactise" avec ses
ravisseurs gauchistes en déclarant qu'elle est aussi communiste et qui
se prolonge par un repas qui réunit sa famille et les preneurs d'otage
au cours duquel tout le monde entonne un air révolutionnaire.

Dans ce "à la recherche du bien et du mal",
assez peu nietzschéen**, authentique quête du bonheur dans laquelle les
adultes refusent, sciemment ou inconsciemment, de quitter l'enfance,
trois acteurs se détachent : Valeria Bruni Tedeschi
, fragile et touchante, singulière ; Jean-Hugues Anglade
en quadragénaire tragiquement pathétique dans son désir de construire
un couple et Roberto Herlitzka en père de famille latin et contrasté (un pléonasme ?!).
___
*tristement connues pour l'enlèvement et l'assassinat à Rome, en
1978, d'Aldo Moro, le président de la Démocratie chrétienne, principal
artisan du compromis historique avec le parti communiste.
**quoique... sans vouloir les comparer, le film et l'essai tardif du
philosophe sont, tous les deux, des critiques de la morale sociale. Et
le "Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une
aiguille que pour un riche d'entrer au Royaume des cieux", frontispice
du film peut se voir répondre par le "Ce qui se fait par amour se fait
toujours par-delà bien et mal" de Nietzsche (Par-delà bien et mal - §
153).
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