vendredi 23 juin 2006

Shichinin no samurai (les sept samouraïs)


"... Sans solde, ni gloire."

Le chef-d'œuvre d'Akira Kurosawa, l'un des monuments incontournables de l'histoire du cinéma ou le meilleur film du XXe siècle, chacun peut faire son choix, j'ai, pour ma part, fait le mien. Année faste que cette année 1954 qui voyait les sorties aux Etats-Unis de Rear Window, Johnny Guitar et de On the Waterfront, en Italie de La Strada et de Senso, en Grande-Bretagne et en France... pas grand chose ! Au Japon, l'excellent jidai geki Sanshô dayû de Mizoguchi précédait de peu le Shichinin no samurai de 'l'Empereur'. Parmi les films cités, quatre reçurent d'ailleurs, la même année, un "Lion d'argent" à Venise.
Le quinzième opus de Kurosawa faillit ne jamais être achevé, les responsables de la Toho, sceptiques sur son succès et inquiets par la durée du tournage et par son coût (plus de 300M de yens) d'un niveau jamais atteint par une production nippone, interrompirent à plusieurs reprises le tournage. Une fois les deux cent six minutes de pellicule en boîte, le sort continua de s'acharner sur le film sous la forme de coupes réellement sombres, transformant, défigurant même, cette œuvre épique et humaniste de manière très significative. La version complète ne fut diffusée en France qu'en 1980. Shichinin no samurai est devenue une des références du septième art, faisant l'objet de multiples adaptations internationles parmi lesquelles le célèbre The Magnificent Seven de John Sturges.
Le japon, au dernier quart du XVIe siècle. Un groupe de bandits arrivent en vue d'un village qu'il à déjà pillé l'automne précédent. Jugeant plus opportun de mener une nouvelle opération après la récolte, il diffère leur attaque. Un paysan, dissimulé par son chargement, a entendu leur conversation et alerte aussitôt les villageois. Deux clans s'opposent, les uns se résignant à subir cette plaie qui s'ajoute aux autres, impôts, servage, guerre et sécheresse ; les autres résolus à défendre par les armes leur moyen de subsister. Consulté, le doyen, s'inspirant d'un précédent dont il a été le témoin lorsqu'il était enfant, leur suggère d'engager des samouraïs dans le besoin. Une délégation de quatre habitants se rend en ville et parvient à convaincre Kambei Shimada, un vétéran pourtant lassé de se battre.
Celui-ci réunit à ses côtés quatre autres guerriers, prêts à combattre avec le couvert pour seule rémunération, auxquels s'ajoutent Katsushiro devenu implicitement le disciple de Kambei et un insolite personnage qui prétend être samouraï, baptisé avec dérision Kikuchiyo, le nom qu'il a volé, par ses nouveaux compagnons. Arrivés à destination, les mercenaires trouvent le village désert, les paysans craignant pour leur vie et pour la vertu de leurs filles. Mais la confiance s'installe bientôt et les travaux de sécurisation des différentes entrées du village et la préparation militaire des hommes peuvent commencer. C'est au cours de cette dernière phase que Kambei et ses homologues sont amenés à découvrir des armes dérobées par les paysans à des samouraïs en déroute.
L'idée initiale du film, dont il tire une grande partie de sa force, repose sur une incongruité. Associer deux "classes" qui ne faisaient que se croiser dans la société médiévale japonaise ou cohabiter au sein des armées impériales ou shogounales n'avait rien d'anodin. Aidée par le contexte politique, celui de la fin d'une époque qui précède l'ère Edo, elle sert formidablement bien le scénario puisque ce sont deux cultures, deux éthiques (honneur contre propriété, intérêt collectif et sacrifice contre égoïsme), qui, derrière cette alliance de circonstance, vont symboliquement s'affronter. Et c'est l'ambivalent personnage, fantasque et irascible, de Kikuchiyo qui est, en permanence, chargé de créer le lien indispensable à la réussite du projet.
Ce qui est le plus frappant en voyant (et revoyant) Shichinin no samurai, c'est ce mélange de classicisme et de modernité, une caractéristique qui est aussi celle du cinéma de John Ford que Kurosawa admirait, mais également cette subtile imbrication de scènes d'action remarquablement mises en scènes (soyez attentifs à la composition géométrique des plans) avec une étude minutieuse des caractères, les premières pour l'essentiel au service de la seconde. Lorsque vous aurez vu ce film, si ce n'est pas déjà le cas, vous mesurerez l'influence qu'il a exercé sur bon nombre de réalisateurs, à commencer par Sam Peckinpah pour son Wild Bunch.

Nachts, wenn der Teufel kam (les ss frappent la nuit)


"... Il y va de la tête d'un homme et du droit en général."

Quelques années avant Fritz Lang, Robert Siodmak quitte Hollywood pour retourner en Allemagne (après un passage par la France, Le Grand jeu), où il avait commencé sa carrière à la fin des années 1920. Il y réalise une dizaine de films parmi lesquels Die Ratten et ce Nachts, wenn der Teufel kam, partiellement inspiré d'une affaire réelle. Le scénario de ce dernier joue d'ailleurs habilement sur une double intrigue dont l'imbrication, suggérée par le titre français, ne se révèle que très tardivement. Grand succès dans son pays, récompensé à huit reprises aux Deutscher Filmpreis, les "César" allemands, et à l'étranger, le film fut également sélectionné aux Academy Awards 1958.
Hambourg, 1944. Lucy Hansen, une gironde serveuse de café est étranglée par Bruno Lüdke, un psychopathe doté d'une force rare, pendant un raid aérien nocturne des forces alliées. Willi Keun, un falot sous-officier nazi et l'amant de la victime, surpris dans la chambre de la jeune femme par un voisin, est soupçonné du meurtre et emprisonné. Axel Kersten, démobilisé du front de l'Est après une blessure à la jambe, arrive peu après à Berlin pour entrer comme inspecteur à la section de police judiciaire du commissaire Böhm. Les deux hommes évoquent brièvement l'affaire Keun avant d'être interrompus par l'entrée de l'officier Mollwitz du bureau central de la sécurité. Au réfectoire, Kersten rencontre Helga Hornung, une jolie jeune femme du personnel administratif de sa section. En allant poser du papier peint au domicile de cette dernière, l'inspecteur tombe sur un avis de recherche datant de 1937 relatif à l'assassinat d'une Vera Fenner dans un bois environnant. La cause de la mort est identique à celle de Lucy Hansen, étouffement par rupture de l'os hyoïde. Kersten, chargé de ce dernier dossier, est convaincu de l'innocence de Keun. Il retrouve rapidement, grâce à un objet trouvé, la trace de Lüdke. C'est à ce moment précis que des hommes du bureau central de la sécurité viennent l'attendre à la sortie de son bureau pour l'emmener chez le chef de groupe Rossdorf.
Le cas du tueur en série Bruno Lüdke, reconnu coupable en 1944 du meurtre de plus de quatre-vingt femmes en onze ans et exécuté, avait défrayé la chronique après la chute du IIIe reich, notamment sous la plume de Will Berthold, écrivain et journaliste au procès de Nuremberg pour le "Süddeutsche Zeitung". Auteur de quelques scénarii intéressants au début des années 1950, notamment celui de Der 20. Juli (déjà avec Annemarie Düringer) qui revenait sur la tentative d'assassinat d'Hitler, Werner Jörg Lüddecke utilise cette affaire criminelle comme point de départ, gommant au passage l'essentiel de sa connotation sexuelle. Mais, au-delà du fait divers, aussi spectaculaire soit-il, c'est la dimension politique qui se révèle déterminante dans Nachts, wenn der Teufel kam (litt. "la nuit quand vint le diable"). Siodmak y stigmatise l'hypocrisie et les contradictions du régime nazi dans sa tentative de justifier ses crimes de masse et sa théorie mythologie du bon aryen. Le film, de ce point de vue, est une réussite. Deux scènes, en particulier, sont à souligner : la conversation entre Lüdke et une victime potentielle et la reconstitution, en caméra subjective, du meurtre dans un bois. Mais Nachts, wenn der Teufel kam ne parvient jamais à être authentiquement inquiétant, se situant nettement en deçà du prophétique M. L'interprétation est également, au choix, trop sage ou en demi-teinte, à l'exception de celle de Hannes Messemer qui tiendra, peu après, le rôle du colonel von Luger, le responsable du camp de The Great Escape

jeudi 22 juin 2006

Yôjinbô (le garde du corps)


"... Et de ceux dont il faut se 'garder'."

Avec Yôjimbô, Akira Kurosawa démontre à nouveau son affection pour le western. On peut même dire que sans la production de Warui yatsu hodo yoku nemuru après Kakushi-toride no san-akunin, une reconversion du réalisateur dans ce genre "exotique" aurait pu être évoquée. Il semble pourtant que l'inspiration du scénario soit à chercher plutôt du côté du polar, Dashiell Hammett en particulier, que dans le High Noon de Fred Zinnemann. Quoiqu'il en soit, Kurosawa propose à travers Yôjimbô, sorti un an tout juste avant le premier volet de la saga Zatôichi, une relecture assez radicale du jidaï geki et du film de samouraï en particulier. Une des probables raisons qui en font l'une des œuvres les plus citées de sa filmographie.
Se fiant à l'indication d'une branche jetée en l'air, le ronin Kuwabataké Sanjuro arrive à Manome, un village à proximité d'Edo où une redoutable guerre entre deux clans fait rage. D'un côté, celui dirigé par Seibei associé au marchand de soie Tazaemon ; de l'autre, son ex-bras droit, Ushi-Tora, défendeur des intérêts du brasseur de saké Tokuemon. A l'origine du conflit, la décision de Seibei de faire de son fils Yoichiro son successeur au détriment d'Ushi-Tora. Sanjuro perçoit instantanément tout le parti à tirer de cet affrontement en proposant ses services, après avoir démontré au cour d'un combat le tranchant de ses arguments, successivement aux deux chefs de clans. L'arrivée dans le village d'un inspecteur ne fera que différer la poursuite des enchères pour s'assurer son précieux concours.
Toute la saveur du scénario, apparemment basique, de Yôjimbô repose sur l'exclusion du trivial manichéisme et sur l'art de la dissimulation. Le spectateur, convaincu que toute notion de bien a été définitivement évacuée du récit, ne s'attend qu'à la victoire de l'un des deux camps, celui qui aura payé, au prix fort, le recrutement de l'opportuniste antihéros. Il sera, bien sûr, pris à contre-pied par une tierce résolution. Cette conviction n'est, d'ailleurs, que relative, la tonalité de comédie venant régulièrement jeter le doute sur le sérieux de l'intrigue. Avec sa galerie de portraits (Inokichi, le frère d'Ushi-Tora, le géant à la massue...) qui semble tout droit sortie des cartoons et sa bande musicale, entre rumba et tcha-tcha, Yôjimbô tient, en effet, à la fois de la parodie et du drame épique. Superbe prestation de Toshirô Mifune, qui vaut à l'acteur le premier de ses deux prix d'interprétation à la Mostra de Venise, et de l'ensemble de la distribution. Avant Tsubaki Sanjûrô, la fausse suite du film tournée par Kurosawa, Mifune est opposé pour la deuxième fois (sur treize rencontres) à son excellent cadet Tatsuya Nakadai