lundi 22 août 2005

Pon (phone)


"Tout ce qui balance doit s'arrêter d'un côté."

Le deuxième film du coréen Ahn Byeong-ki, sorti en juillet 2002 dans son pays d'origine, fait donc une apparition tardive en France sans passer par la case salles. Pon serait-il un mauvais film ? Certainement pas, il s'agit d'un très honnête film d'horreur, à tendance psychologique, respectant les conventions du genre et doté d'une facture sérieuse. Il a d'ailleurs rencontré un honorable succès auprès du public italien en mai-juin de l'année dernière. Seulement après Ringu, Jian gui et autre Ju-on, il est, semble-t-il, difficile pour un tel film, indépendant de surcroit, de motiver un distributeur. La vidéo permet, heureusement, de combler partiellement ce sérieux handicap.
Après un article explosif dénonçant des abus sexuels sur mineures et désignant leurs auteurs, la journaliste Ji-won reçoit des menaces d'un homme par téléphone et par mail. Elle est obligée de changer de numéro de portable et d'aller habiter dans la seconde résidence, située à Bang-bae, de sa proche amie Ho-jung, l'épouse du président de société Lee Chang-hoon. Mais son nouveau numéro de téléphone lui est attribué dans des circonstances étranges et reçoit des appels inquiétants. Le comportement de Young-ju, la petite fille de Ho-jung, est particulièrement perturbé par la réception de l'un d'entre eux lors d'une visite dans un musée. Un peu plus tard, Ji-won découvre que les anciens titulaires de son numéro de téléphone sont tous décédés dans des conditions singulières sinon inexplicables.
Qu'attend-on d'un film d'horreur ? Qu'il nous fasse peur et/ou qu'il nous surprenne. Le scénario original de Pon, inspiré d'après son auteur-réalisateur par "The Black Cat" (in Tales of Terror) d'Edgar Poe, n'y parvient pas tout à fait. La frayeur est surtout créée par les classiques apparitions soudaines et par la bande son. Le film a, en effet, du mal à installer, comme Ringu ou Honogurai mizuno soko kara (sorti la même année que Pon), un climat de tension permanente et croissante. Après la cassette vidéo, l'opération oculaire ou la maison, l'idée d'utiliser l'instrument en vogue, le téléphone cellulaire, comme vecteur d'intervention d'un esprit était plutôt bonne. Mais il devient vite un accessoire au milieu d'une narration un peu heurtée et confuse, laquelle tente maladroitement, au début du métrage, d'emmener le spectateur vers de fausses pistes. La photographie et les éclairages sont, avec un visible parti pris esthétisant (l'image est, par exemple, volontairement bougée ou déformée et les trouvailles visuelles ne sont pas rares), parmi les éléments réussis du film. Et la prestation de la jeune actrice Eun Seo-woo n'a pas grand chose à envier, même si elle est moins spectaculaire, à celle de son aînée Linda Blair dans The Exorcist

Le Plus beau jour de ma vie


"... C'est un peu comme les sports extrêmes, en fait..."

Le premier long métrage de Julie Lipinski s'inscrit dans la thématique très usitée depuis plusieurs années, notamment par le cinéma anglo-saxon, du mariage. Sans manquer de qualités, Le Plus beau jour de ma vie reste une comédie romantique conventionnelle, sans réelle surprise et qui ne rénove pas vraiment le genre. Mais était-ce l'ambition de Manuel Munz, le producteur de Chacun cherche son chat et de La Vérité si je mens ? De son côté, Laurent Tirard, cosignataire du scénario, avait déjà exploré le filon, dans une veine un peu différente il est vrai, en réalisant la même année Mensonges et trahisons. Et c'est Hélène de Fougerolles, la Muriel du premier film (un court métrage) de l'ancien journaliste, qui tient ici le premier rôle. L'actrice est, plus de dix ans après sa première apparition au cinéma dans un film de Jean-Pierre Mocky, le premier atout et la réelle valeur ajoutée de cette production franco-belge à la distribution par ailleurs riches en seconds rôles de qualité.
A l'occasion d'un dîner chez eux, Paul et Andréa annoncent à leurs amis leur mariage prochain. Théo et Eléonore, ensemble depuis à peine trois mois, en profitent, comme un défi, pour reprendre l'idée à leur compte. Après leur départ, Lola reproche à Arthur de ne pas vouloir s'engager après cinq ans de vie commune. Elle, pharmacienne, rêve de voir son ami lui demander sa main. Lui, journaliste et écrivain velléitaire issu d'un vieille et riche famille des Ardennes belge, trouve cette idée dépassée et absurde. Lola réussit toutefois à convaincre ce dernier moyennant cinq conditions. Mais la réalité rattrape vite les deux tourtereaux, comme, par exemple, le fait que la promise... soit déjà mariée.
La réplique du film : "on fait comme les autres, mais en pire" s'applique-t-elle au Plus beau jour de ma vie ? Assurément pas. Certes, il ne possède pas les qualités intrinsèques qui font le succès des œuvres du genre, en particulier britanniques telles Four Weddings and a Funeral, Notting Hill, Love Actually, succombant notamment parfois à la tentation du cliché ou de la caricature. Mais il parvient à rester à peu près sobre et plaisant sur la presque totalité du métrage. Les reproches majeurs que l'on peut adresser au film sont un certain déficit de sensibilité et de finesse, étonnant de la part d'une réalisatrice, certaines longueurs et une seconde partie visiblement moins inspirée et maîtrisée. L'idée d'incorporer deux séquences d'animation, soulignant la part rêvée ou idéalisée du récit, est plutôt bonne. La, sporadique, prise du spectateur comme témoin apparaît en revanche davantage comme un truc n'apportant pas grand chose à la mise en scène et à la narration. Jonathan Zaccaï, auquel on peut à présent attribuer le label d'"acteur de premier film", ne force pas son talent. Marisa Berenson, en candidat politique féministe mais finalement très conservatrice, François Berléand, en prototype de père irresponsable et fuyant et Michel Duchaussoy en bourgeois belge traditionaliste offrent, de leur côté, une prestation de choix. 

Théo, t'es là ?


Une jeune femme se présente devant la porte de l'appartement de Théo, son nouveau petit ami. Mais celui-ci ne semble pas là.
Amusant quasi monologue construit à partir du thème classique de la méprise et plan-séquence de près de sept minutes. 

mercredi 3 août 2005

Moje miastro (ma ville)


Souvenirs de Cracovie de l'ex-peintre et réalisateur Wojciech Has sur un texte signé Tadeusz Makarczynski. Le temps, la mémoire et la destruction sont également au rendez-vous de ce court métrage. 

mardi 2 août 2005

Sanatorium pod klepsydra (la clepsydre)


"... Notre histoire sera donc tissée de tirets, de points de suspension, de soupirs..."

Ceux qui ont vu Rekopis znaleziony w Saragosie ne seront pas trop pris au dépourvu par le spectacle stupéfiant et totalement irrationnel (au sens premier du terme) proposé par Wojciech Has avec Sanatorium pod klepsydra. Pour son huitième long métrage, tourné huit ans après le précédent, le réalisateur polonais est allé explorer les contrées étranges, surréalistes et fantastiques de son compatriote écrivain Bruno Schulz. Architecte, peintre et dessinateur devenu auteur dans les années 1930, celui-ci est né à la fin du XIXe siècle dans une petite vile du sud de la Pologne aujourd'hui ukrainienne. Il publie, en 1934, une série de courtes histoires réunies sous le titre "Sklepy Cynamonowe" suivie, en 1937, par le roman qui donnera son nom au film de Has. Devenu un des artistes célèbres de son pays, Schulz meurt, abattu par un officier allemand dans le ghetto de Drohobycz, le 19 novembre 1942. Sanatorium pod klepsydra, pur produit de l'empirisme, est assez fidèle à l'univers fantasmatique et enfantin de Schulz dans lequel se croisent ou se mêlent le malaise et l'humour. Le film a obtenu le "Prix du jury" à Cannes en 1973 (ex-æquo avec L'Invitation de Claude Goretta).
Après un voyage en train, Joseph arrive, pour y être soigné, dans le sanatorium, vaste demeure délabrée et endormie, où son père Jacob repose depuis son décès. Le docteur Gotard, le directeur de l'établissement, lui explique que la relativité du temps, dont il se sert dans ses recherches thérapeutiques, permet à son père d'être mort partout ailleurs sauf ici. En attendant que celui-ci ait reconstitué une partie de son énergie vitale, Joseph explore son environnement. Il aperçoit, bientôt, dans la cour, un jeune garçon, un album de timbres sous le bras. L'ayant rejoint, ils partent ensemble à la découverte de mondes extraordinaires, morbides et insensés qui s'apparentent au passé de Joseph.
Moins romanesque que Rekopis znaleziony w Saragosie, Sanatorium pod klepsydra conserve néanmoins le caractère puissamment insolite et la structure imbriquée du précédent film. Comme le suggère son titre*, il s'agit d'une fable sur la mémoire, sur le temps et ses effets dégradants. Parcours dédaléen où l'on progresse sans transition, où l'on passe d'un tableau à l'autre en dessous des lits ou des tables, le récit est, avant tout, un voyage intérieur, une visite non chronologique du musée de son passé par le personnage principal. On évoque volontiers l'influence d'un autre sujet de l'Empire Austro-hongrois, le Bohème Kafka, sur l'œuvre de Bruno Schulz**. L'onirisme et la complexité labyrinthique communs sont cependant présentés comme des caractéristiques du réel chez le premier, ce qui contribue à donner cette force angoissante à ses textes, alors qu'ils sont les attributs imaginaires et poétiques d'une virtualité, dont Freud se serait délectée, chez le second. Les figures symboliques (et psychanalytiques) y sont nombreuses, celles du père (mort), de la mère, de la femme aimée ou désirée (et toujours hystérique), celles du sacré judaïque et celles du politique profane. La linéarité narrative est, bien entendu, totalement proscrite et le film soulève plus de questions qu'il n'y répond. Vous voilà avertis : Sanatorium pod klepsydra est une œuvre authentiquement singulière et une expérience cinématographique unique. Etes-vous prêt pour le décompte ?
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*dont le sens étymologique est "qui vole l'eau". Sorte d'horloge à eau, la clepsydre ne détermine pas les heures mais les durées.
**d'après certaines sources, Bruno Schulz ne serait pas le traducteur du "Procès" en polonais mais il aurait prêté son nom à la vraie traductrice, dont il était l'ami.